 |
Sympathy for the Devil
Plusieurs
décennies de pilonnage théorique intensif ont tenté de nous persuader
que rien ne distingue un jeu de cercles et de carrés, de la réduction
d'une tête ou d'une maison à quelques cercles et quelques autres
carrés. (Ceci depuis Maurice Denis au moins et sa célèbre proclamation,
affirmant qu'un tableau n'est après tout qu'un jeu de formes et
de couleurs). II se trouve encore des esprits, à la fibre conciliatrice
programmatiquement développée, qui confondent à dessein abstraction
et figuration. Les tableaux récents de Sylvie Fajfrowska apportent
un démenti à ce confusionnisme, ils démontrent le théorème, bien
connu des cours d'école, qui veut qu'un zéro ajouté à un autre,
finit, tôt ou tard, par produire une tête à Toto. Rien apparemment,
ou presque, ne distingue ses dernières oeuvres de celles qu'elle
a toujours peintes. Même finesse d'exécution, même plénitude chromatique.
Une image, quelle qu'en soit la source, toujours, semble se réduire
à des orbes pures, à des plages colorées qui s'emboîtent comme les
pièces d'une marqueterie. Telle tête d'oiseau, de chien, ne se distingue
visiblement en rien de ce jeu de courbes qui slaloment sur un plan
uniformément coloré. Un cercle devient un bol, et un bol, un jeu
de cercles sans conséquences utilitaires ou gustatives. La réversibilité
est toujours possible pour des sujets auxquels le souvenir, l'obsession
du corps ne prennent aucune part. Tout change avec cette série de
peintures qui rechercheraient en vain à diviser le visible par la
forme pure, en retenant le sujet. Un fauteuil, un lit, un soutien-gorge
n'ont définitivement rien à voir avec une cafetière ou une pomme.
II fallait que le temps ait considérablement émoussé les sens, et
plus encore la passion charnelle de Cézanne, pour qu'il soit capable
de peindre sa femme, comme s'il s'agissait d'une cafetière ou d'un
amoncellement de pommes ! Si les oeuvres récentes de Sylvie Fajfrowska
produisent sur leurs spectateurs un sentiment nouveau, c'est qu'elles
mettent en branle un arrière-monde de sensations que l'artiste avait
consciencieusement évitées jusque-là. Momentanément à l'école du
formalisme tardif, elle en avait assimilé les normes ascétiques,
le principe paradoxal d'une jouissance désincarnée. À son corps
défendant (c'est le cas ou jamais de le dire), elle héritait par
ce choix d'un kantisme qui, au terme de l'évolution de son devenir
esthétique, s'était traduit par la quête d'un médium, d'une forme
autopurifiée. Au fil de son histoire, cette austère épopée s'était
dépouillée de ses oripeaux charnels, vouant aux gémonies leur vecteur
esthétique : la sensation tactile. De Hildebrand (18041874) à Zimmermann
(1824-1898) et Fiedler (1841-1895), la théorie formaliste s'est
appliquée à isoler (dans la sculpture d'abord) puis à évincer la
sensation haptisch (tactile), obstacle résiduel des pulsions animales
à l'avènement de la "visibilité pure". Au terme de cette généalogie,
Clement Greenberg affirmait que ".Je désir de pureté revient à accorder
toujours plus d'importance à la seule visibilité, pour en ôter en
contrepartie à l'élément tactile et à ce qu'on lui associe - notamment
le poids et l'imperméabilité ' ". Cette visibilité parfaite, Sylvie
Fajfrowska l'a un moment faite sienne. S'inspirant des leçons gestaltistes
de l'art d'Ellworth Kelly, de l'art de Brice Marden, à coup de contrastes
optiques, de plages colorées, elle a fait naître des espace sans
concessions à l'illusionnisme (qui jamais ne dérogeaient au respect
sacro-saint de la bidimensionnalité). Un espace "optique", comme
on dirait un festin diététique, une orgie conceptuelle. Un espace
perçu, mais jamais éprouvé (au sens religieux de "soumettre à la
tentation"). Tout change avec ces tableaux montrés à Saint-Gaudens.
Apparemment, ils répondent toujours du même traitement, relèvent
de la même réduction formelle, d'une semblable logique abstractive.
Pour eux, Sylvie Fajfrowska n'a pas changé de méthode. Ses sujets
seuls ont changé. Une évolution qui induit un ébranlement profond,
capable, à lui seul, de confondre ceux qui croiraient encore que
la peinture relève de la seule peinture. Ces nouveaux motifs, meubles
ou sous-vêtements, n'ont été conçus que pour accueillir des corps.
Ce constat, apparemment simple, a des conséquences profondes sur
la nature de l'art de Fajfrowska. L'espace que suggèrent ces tableaux
nous devient "sympathique" (nous concerne, par son action sur nos
affects). Concavités et volumes n'ont plus rien d'abstrait, de purement
visuel. Telle rondeur devient celle d'un sein ; tel volume de matelas,
de fauteuil ou d'oreiller, peut être appréhendé en fonction de l'expérience
que nous avons du crin, de la mousse, de la plume. L'espace qu'ils
suggèrent sollicite notre tact, il redevient haptisch. À moins d'être
manchot, ou d'être équipé de chartes de couleurs à la place du cerveau,
quel autre espace que celui-là pourrait nous concerner (au sens
bas latin du terme : "cribler ensemble, mêler") ? Confronté à "l'énorme
ampleur" d'une "gorge éblouissante", Jean-Jacques Rousseau constatait
déjà "qu'un sens peut quelquefois en induire un autre : malgré la
plus jalouse vigilance, il échappe à l'ajustement le mieux concerté
quelques légers interstices par lesquels la vue opère l'effet du
toucher. L'oeil avide et téméraire s'insinue impunément sous les
fleurs d'un bouquet, il erre sous la chemise et la gaze, et fait
sentir à la main la résistance élastique qu'elle n'oserait éprouver
2. " La connotation sexuelle qui s'ajoute aux sous-vêtements ou
au lit n'est sans doute pas pour rien dans l'intérêt que nous inspirent
ces tableaux récents (un sentiment oublieux du "désintéressement"
fondateur de l'esthétique moderne). Citation du Journal de Jean
Hélion à la date du 24 mars 1933 : La raison - l'instinct. Vie chimique
- vie animale. ll s'agit de mettre un rond autour de cela, sans
étouffer la vie animale, sa faculté de progresser, et de mourir.
Tout nombre vivant est complexe comme 3, 14116. ll y a une "décimale,
etc. " à incorporer à chaque objet vivant. J'avais commencé la peinture,
entre 1924 et 1929, par cette décimale, l'infiniment variable. J'ai
fini, en 1929, par évoluer jusqu'au corps fixe des nombres, la structure
stable, le "3" de 3,14116. C'est la géométrie, Mondrian, Vantongerloo.
C'est le plan et le volume, enfermés dans leurs deux ou trois dimensions
métriques. Mais ce n'est en aucun cas l'espace. Ceux qui ont dit
(Vordemberge, entre autres) que la peinture est l'affirmation des
plans, ou la sculpture l'affirmation des volumes, sont restés primaires.
Ils sont "3". Il faut mettre le ",14116" mais pas à la queue. ll
faut manier la structure, l'ébranler d'une secousse égale à "0,
14116". Quand j'ai compris cela, j'ai commencé à pencher les lignes
dans mes tableaux et à incliner des couleurs : rouge vif, rouge
moins vif ; noir brillant, noir mat ; couleurs vives, gris. Et depuis
il me semble que mes tableaux qui, de 1930 à 1932, furent comme
des grains secs, se mettent à gonfler, à respirer, à vivre. Je ne
sais pas comment ils fleuriront. 'est le spectacle d'une "fleuraison"
semblable qu'offrent les tableaux récents de Sylvie Fajfrowska.
Maniant i "structure visuelle", "l'ébranlant d'une secousse égale
à 0, 14116", ils nous persuadent qu'il faut n'avoir jamais caressé
la courbe d'un sein ou celle d'une fesse, pour la confondre avec
son abstraction produite par un compas. C'est merveille de constater
que dans une chapelle se reproduit encore le miracle de l'incarnation.
Didier
Ottinger.
1.
Clement Greenberg, Art et culture. La nouvelle sculpture, 1948-1956,
Paris, Éditions Macula, 1988, p. 159.
2. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse. Paris, Éditions
Garnier-Frères, 1960, p. 56.
|