Ça cache quelque chose...
Pour qui
suit le travail de Sylvie Fajfrowska, apparaissent, visibles,
depuis peu, une plus grande liberté, un plaisir reconduit à chaque
tableau, un humour caché jusqu'alors. C'est, tout du moins, le
sentiment qu'en tant que regardeur, j'en ai. Plus le temps passe,
et plus Sylvie Fajfrowska ose une figuration (quel autre mot employer
?) étrange. Singulière pour le moins. Dérangeante. Elle fait partie
de ces peintres qui, se contrefichant des catégories instituées
de l'histoire de la peinture, se situent à leur exact entre-deux.
Une pratique de la peinture qui se fonde sur le "et", non plus
sur le "ou". À la lisière. Borderline. Une peinture d'équilibriste.
J'ai le sentiment qu'elle pousse certaines pistes explorées jusqu'alors
à leurs extrémités logiques. On a souvent souligné comment, bien
qu'abstraite, sa peinture n'esquivait pas, bien au contraire,
la question de l'image. Comment elle se livrait à une sorte d'inventaire,
arpentant un territoire formel dans le seul but de faire fonctionner
le tableau. On a écrit que le peintre travaillait également à
partir d'images (réelles et/ou mentales)... Poursuivant ces recherches,
une rupture semble néanmoins s'être opérée ces derniers temps.
Aujourd'hui, Sylvie Fajfrowska prend vraiment le risque de l'image.
D'une image sans la narration. Sans la béquille que peut être
parfois (souvent ?) la narration explicite, qui fonctionne alors
comme une espèce de justification. Ici, rien de cela. Un sac,
un ours, un oeil, un autre oeil, des fleurs, un soutien-gorge,
un lit, un rond, un rideau, des lignes. Dans leur évidente présence.
Ça et rien d'autre. What you see is what you get. Des figures
sur des fonds, décontextualisées, abstraites à proprement parler...
Suivant cette logique d'équivalence posée des jeux de formes et
couleurs dans la seule finalité d'animer et construire le surface
(logique qui a été utilisée très rapidement pour qualifier et
analyser son travail), allons y. Peu importe la figure, pourvu
qu'on ait le plan. Poursuivant, comme si ce sur quoi elle avait
toujours déjà travaillé n'avait jamais été rien d'autre que des
images de peinture. En même temps, je ne suis pas si sûr de ça,
de ce que je viens d'écrire. Je ne suis pas certain que ce travail
de peintre soit réductible à cette simple question d'une équivalence
des jeux de formes et couleurs. Où peu importerait le sujet peint,
où seule jouerait l'animation de la surface, du plan. Je me demande
si les sujets que peint Sylvie Fajfrowska sont si innocents qu'ils
voudraient bien le laisser croire, de prime abord. Parce que,
là, face à nous, ces images n'ont pas de ces caractéristiques
identifiables qui nous conduiraient à les classer dans ce registre
de l'anodin. Elles ne sont pas des clichés de l'anodin. Ni aujourd'hui,
ni ne l'ont jamais été. Ces motifs paraissent à ce point choisis.
Elus, dans le flux et le stock de toutes les figures possibles.
Ce qui est peint me parait en même temps d'une incongruité et
d'une précision telles, que les figures en question en sont encore
plus louches. Intrigantes. (Surtout quand on connaît le temps
que le peintre passe sur chacune des toiles. Sa lenteur d'exécution.)
Des images hyperprésentes, tellement chargées, lourdes de références
possibles qu'elles en deviennent vides ou plutôt creuses. Des
images qui embêtent. C'est pénible l'image. C'est pas pratique.
Ça bouche la vue. Ça englue le regard. Ça fait écran. Ça force
à aller au delà, à creuser la surface. Ça a forcément du sens
de peindre trois combinaisons de ski vides mais gonflées... en
une sorte de faux triptyque qui en est un tout de même sans en
être un... ou ailleurs des ours ou des sacs à mains. Mais qu'est-ce
que ça vient faire ici, sur la toile ? Du sens. Mais, disons le,
qui échappe. Se dérobe. Qui m'intrigue. Qui ne s'assigne pas si
facilement. D'autant que ces motifs, ces figures font retour,
récurrentes. Pas régulièrement, ni de manière obsessionnelle,
ce serait trop limpide. Mais, suffisamment pour troubler, questionner
sur leur choix. Deux ou trois fois. Des figures sur lesquels elle
revient. Des figures qui reviennent. Iconographie : souvent il
est question de ce qui masque, ce qui cache. Des rideaux tirés,
des vêtements, des sacs fermés... De ce qui laisse entrevoir.
Qui détourne le regard. Des sous-vêtements. Des surfaces ajourées,
incurvées. Egalement des yeux, et plus largement des formes rondes.
Mais aussi de motifs qui ont à voir avec le corps : des objets
pour le corps, des corps par allusion... Et plus explicitement
encore, des intérieurs. Hypothèse : alors que tout une partie
du travail tient en la mise à distance de toute expressivité (dans
le geste, la facture, etc.), peut-être se tient elle précisément
là. Dans cette affirmation sélective. Comme si ces figures fonctionnaient
comme des récepteurs psychologiques particuliers. Tout (une relation
intime au monde, l'expression d'un sujet) serait là, sous nos
yeux, mais caché. Exposé et dissimulé. Jamais dévoilé. Figuré.
Montrer en cachant, donner à voir en dissimulant. Jouer pleinement
un des attributs de l'image. Pourtant, nous n'aurons jamais accès
à cette cuisine interne qui a amené à ce choix particulier de
ce qui est pas, et on s'en moque. Ce qui importe, c'est peut-être
plus de savoir, de voir, de deviner la nécessité du choix. Et
si cette hypothèse s'avérait vérifiée, cela modifierait considérablement
le regard porté sur le travail.
Frank
Lamy, Décembre 2000,
Catalogue Centre d'Arts Plastiques de Saint-Fons, janvier 2001.
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